Cet article a été publié en version Breton-Français illustrée dans le numéro 71-72 de la revue Minihy-Levenez de novembre-décembre 2001 (Directeur de la publication: Job an Irien. Adresse: Minihy-Levenez, 29800 Tréflévénez. Téléphone: 02 98 25 17 66). Il est reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur et de l'éditeur.
| Chapitre 1 | Introduction | |
| Chapitre 2 | Les trois archanges, saint Michel chef de la milice céleste, Raphaël ou l'ange gardien, Gabriel l'ange de l'Annonciation. | |
| Chapitre 3 | Les anges anonymes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Le chérubin qui barre la porte de l'Eden. Le Sacrifice d'Abraham. La Nativité. Le retour d'Egypte. Le baptême dans le Jourdain. L'Agonie au Mont des Oliviers. | |
| Chapitres 4 à 12 : voir la deuxième partie | ||
| Chapitre 4 | Les anges aux calvaires. Les anges autour du Christ en croix. Les anges porteurs de calices. L'ange de la tendresse. Les anges et les âmes de crucifiés. | |
| Chapitre 5 | Les anges et les instruments de la Passion. | |
| Chapitre 6 | L'ange et la Pietà. | |
| Chapitre 7 | L'ange et la Vierge à L'Enfant. | |
| Chapitre 8 | Foisonnement des anges dans l'ornementation. | |
| Chapitre 9 | Anges adorateurs et anges musiciens. | |
| Chapitre 10 | Putti et Ignudi. | |
| Chapitre 11 | Anges déchus. | |
| Chapitre 12 | Les anges du père Maunoir à Saint-Michel de Douarnenez. | |
Les anges! Dans l'étude de l'iconographie des églises de Bretagne, voici un thème presque inédit. Le beau livre intitulé "La sculpture bretonne" de V.-H. Debidour, a certes de très belles pages sur saint Michel l'archange mais il néglige une étude générale des anges. Or, on va le voir, la richesse du sujet est grande, tant pour le fond que pour la forme.
Le mot ange vient du grec "Angélos" et signifie le "messager", l'envoyé. Il désigne les purs esprits qui forment la cour céleste chargée de rendre, de toute éternité, hommage au Tout-Puissant. Se détachent, à l'occasion, de l'empyrée des messagers, des "envoyés" chargés d'établir un lien entre le ciel et la terre, des mondes qui tout en étant différents sont indissociables. La foi chrétienne en l'existence des Anges se fonde sur la Bible où le mot se relève cent quarante-neuf fois dans l'Ancien Testament et cent soixante-seize dans le Nouveau.
Aux Anges il faut joindre les esprits qui forment des catégories personnalisées qualifiés par une désignation particulière. Les Chérubins, quatre-vingt-six occurrences dans l'Ancien Testament, une seule dans le Nouveau, sont armés du glaive de feu. Ils gardent l'accès à l'arbre de vie planté dans l'Eden désormais fermé et interdit (Genèse, 3, 24). Ils déploient leurs ailes d'or sur l'Arche d'Alliance. Les Séraphins, nommés seulement deux fois, se tiennent au-dessus du trône de Yahvé (Isaïe, 6, 2). D'autres esprits célestes se révèlent de manière sporadique. Ainsi, Saint Paul évoque cinq ordres angéliques : les Trônes, les Dominations, les Puissances, (Col. 1, 16), les Vertus (Ephésiens, 1, 21) et l'Archange (I Thess. 4, 16). La première épître de saint Pierre évoque de son côté Anges, Dominations et Puissances (I Pierre, 3, 22). Notons que certaines de ces dénominations varient selon les traductions françaises qui ne cessent de se soumettre aux fluctuations de la modernité.
A partir des données scripturaires éparses dans la Bible, Denis l'aréopagite, le pseudo-Denys, un anonyme des environs de l'an 500, popularise pour la postérité, en la précisant, une liste de neuf choeurs d'anges. S'autorisant à en diviser la cohorte en trois hiérarchies, la liste qu'il constitue sera quasi unanimement reçue par la tradition chrétienne et le Moyen Age ne manquera pas de les caractériser d'une manière ou d'une autre. La première hiérarchie est composée des Séraphins, en rouge, couleur du feu, des Chérubins, en bleu, couleur de ciel. et des Trônes. Ils demeurent constamment dans le voisinage immédiat de Dieu. Dans la seconde, Denys classe les Dominations, portant le sceptre et la couronne, les Vertus portant un livre, et les Puissances. Tout en demeurant auprès de Dieu, celles-ci ont des pouvoirs sur les autres esprits. Enfin, les Principautés, tantôt vêtues en guerriers tantôt en diacres, les Archanges et les Anges, tenant simplement des flambeaux ou des encensoirs. Le troisième et dernier ordre de la hiérarchie céleste est chargé des relations entre Dieu et les hommes. Pour faire bref, ce sont autant de catégories qui se confondent sous le terme générique d'Anges que nous adoptons au cours de la présente étude.
Au seuil de notre promenade iconographique qui est, disons-le d'entrée de jeu, principalement centrée sur la statuaire religieuse du Finistère, on ne négligera pas l'injonction formelle de l'apôtre Paul dans sa mise en garde à la communauté de Colosses : "Ne vous laissez pas frustrer de la victoire par des gens qui se complaisent dans une "dévotion", dans un "culte des anges" (Col. 2, 18). On en conclura que le culte pratiqué, en ce temps-là, par les chrétiens que vise Paul n'était guère exempt de déviations ni d'excès. Un tel danger particulier aux origines, s'il demeure d'actualité avec le foisonnement de théories ésotériques, ne semble guère devoir atteindre le paroissien de base bien étranger aux préoccupations des gens de Colosses qui étaient "plongés dans leurs visions et dont l'intelligence charnelle se gonflait de chimères" (idem).
D'ailleurs pour prévenir toute objection d'où qu'elle vienne, précisons que l'Eglise n'a jamais interdit de représenter les anges tout en recommandant, ce qui va de soi, la discrétion. Le concile de Fermo, en 1726, demandait ainsi de ne pas les mettre au service des reliques ou des images des saints, un honneur réservé à Dieu et à la sainte Vierge.
Nous commencerons l'étude des esprits célestes par les trois retenus par le concile de Latran de 746, connus de tous et qui prennent le beau titre d'archange : Michel. Raphaël et Gabriel.
Saint Michel, chef de la milice céleste, est l'archange qui s'est dressé à la tête des phalanges fidèles lors de la révolte des anges. Son nom qui signifie "qui est comme Dieu ?" se tire justement de cet épisode mystérieux qui dépasse l'histoire proprement humaine. Le prophète Daniel, le seul à en faire mémoire dans l'Ancien Testament, lui donne les titres de Prince de premier rang, de Grand Prince, et d'Ange qui défend Israël. Dans le Nouveau Testament, l'apôtre Jude l'évoque pour avoir plaidé contre le diable au sujet du corps de Moïse (Jude, 9). L'Apocalypse de son côté affirme que "Michel et ses anges combattirent le Dragon" (Apoc. 12, 7).
La rareté relative des mentions de l'archange dans l'Ecriture, pas plus de cinq, est compensée par l'immense popularité que lui accorde la chrétienté dès ses débuts. Répandu dans l'Orient hellénisé, le culte de saint Michel passe en Occident vers le Ve siècle, suite à la célèbre apparition au Mont Gargan, un promontoire de l'Adriatique, le 8 mai 492, et qui fui diffusée au Moyen Age grâce à la "Légende dorée " de Jacques de Voragine. Un certain Garganus ayant vu le taureau échappé de son troupeau se réfugier dans une caverne de la montagne, l'y poursuivit armé de son arc. Or, la flèche, au lieu de frapper la bête. vint se retourner contre lui, prodige qui ne manqua pas d'émouvoir l'évêque de Siponte (la Manfredonia des Pouilles actuelles). Celui-ci ayant ordonné un jeûne de trois jours, saint Michel apparut à l'entrée de la caverne. Ainsi le Monte Gargano devint lieu de pèlerinage centré sur la caverne transformée en sanctuaire. En Finistère. l'épisode du taureau est représenté sur le lambris de la nef de Saint-Michel de Douarnenez, une peinture exécutée vers 1692, d'autant plus précieuse qu'elle est quasi unique dans l'iconographie locale.
En revanche, l'archange saint Michel lui-même est honoré dans nombre de sanctuaires, par une statue. Le tableau du "Nouveau Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et Léon", le place au huitième rang des cinquante-trois saints retenus, étant entendu que la liste ne prend en compte ni le Christ, ni sainte Anne, ni la Vierge ni les apôtres, autant de personnages qui débordent tout essai de récapitulation statistique tant ils sont largement répandus. Ainsi, saint Michel est présent dans soixante-dix-sept lieux de culte du Finistère, un chiffre en dessous de la réalité, le tableau du Répertoire se bornant à enregistrer les statues anciennes.
Saint Michel est souvent représenté doté d'ailes qui caractérisent la célérité avec laquelle les esprits célestes interviennent auprès des hommes en tant que messagers du Tout-Puissant. Les ailes sont petites au Folgoët. grandes et pendantes à Laz, au Cloître-Pleyben, à Pont-Aven Nizon, à Lampaul-Guimiliau, à Loc-Eguiner-Ploudiry. Elles se déploient largement à Locmélar, à Plouvien, Saint-Jaoua, et au Conquet. Près de ces statues, il n'en manque pas qui sont aptères, c'est-à-dire démunies d'ailes. Ainsi, à Douarnenez, chapelle Saint-Michel, à Gouézec, à Fouesnant, à Guimiliau, au Juch, à Locronan, à Plomeur, à Plozévet, dans la chapelle Saint-Démet.
Pour ce qui est de la gestuelle, les sculpteurs privilégient sa représentation en combattant intrépide au service du Tout-Puissant. Les costumes de saint Michel qui sont diversifiés peuvent se diviser en trois catégories qui vont de la simple tunique conventionnelle au costume du théâtre classique, en passant par l'armure du chevalier médiéval.
1. A Laz, Michel est représenté de manière conventionnelle comme n'importe quel ange, avec une tunique serrée à la taille et par-dessus un voile léger. La tunique se recouvre d'un manteau bouffant rouge à larges manches à Saint-Adrien de Plougastel-Daoulas. En réalité, une vêture aussi banale est plutôt rare car elle n'est guère suffisante pour distinguer le champion de la milice céleste des autres anges auxquels on attribue volontiers une vocation plus pacifique.
2. Ainsi, saint Michel endosse souvent l'armure du chevalier, un chevalier qui combat, d'ailleurs, à visage découvert et les mains nues. Preux entre les preux, les sculpteurs n'accordent donc à notre champion ni armet, ni gantelets. En revanche, ils détaillent minutieusement chaque pièce de la carapace métallique depuis les solerets d'acier qu'il chausse, jusqu'aux épaulières en passant par les jambières, les genouillères, les cuissots, les tassettes protégeant le pli de l'aine, le plastron, les cubitières à l'articulation du coude et les brassards pour les bras. A Saint-Ambroise en Locmaria-Berrien, l'armure est complétée par la couronne qui sied au vainqueur.
Lorsqu'elle ne disparaît pas, entièrement ou presque, sous le manteau amplement drapé de Plovan, l'armure de saint Michel est un bon témoin de la vêture guerrière médiévale. Plomeur, Plonévez-Porzay au fronton de l'église, Plozévet, chapelle Saint-Démet, offrent de ces images précises qui rendent un compte exact des armures des XVe et XVIe siècles.
3. De l'armure métallique articulée du Moyen Age, on passe, dans le cours du XVIIe siècle, à une protection souple qui s'apparente au costume des gardes romains cher au théâtre classique. Le plastron n'est plus en acier mais en cuir. Il est assorti dans le bas d'une élégante jupette à lambrequins. Ainsi à Nizon-Pont-Aven et au Cloître-Pleyben, les chaussures de fer se muent en sandales ouvertes. Les jambes se protègent par des bottes souples à larges revers. Les manches relevées laissent les bras nus. Une telle vêture qui est plus d'apparat que de combat anime de somptueuses oeuvres baroques pleines de mouvement à Saint-Michel de Douarnenez, à la Trinité de Plozévet, à Guimiliau, à Loc-Eguiner-Ploudiry et à Saint-Pol-de-Léon. Un tel accoutrement, haut en couleurs, apparente notre archange, révérence gardée, au matamore issu des gravures illustrant la scène française du Grand Siècle.
Guerrier valeureux, saint Michel s'équipe d'armes offensives et défensives. L'épée de feu du gardien posté à la porte du jardin d'Eden flamboye à Lampaul-Guimiliau. Se lève, menaçant, le sabre de bois rustique à souhait de Locmaria-an-Hent à Saint-Yvi. Avec ou sans l'arme de main, le justicier utilise à l'occasion l'arme de jet, une lance qu'il plante profond dans la gueule des diables de Fouesnant, de Guengat et du Conquet.
Michel tient aussi pour se défendre, mais pas toujours, un bouclier, grand écu, ou targe modeste. La rondache protectrice lisse à Plounéventer et à la Fontaine-Blanche de Plougastel-Daoulas, se hérisse de gros boutons à Plonévez-Porzay. Un soleil rayonnant brille en son centre à Landivisiau, tandis qu'une croix symbolique marque les écus de Guengat, de Saint-Yvi, du Tréhou, de Douarnenez, chapelle Saint-Michel et de Saint-Ambroise, en Locmaria-Berrien. Dans la sculpture contemporaine que Guy Pavec de Landudec a taillée pour un dévôt de saint Michel, s'associent à la croix de beaux entrelacs du style celtique modéré. L'écu de Gouézec, pour le moins curieux, se charge de motifs qui font allusion par leur symbolisme à des événements qui dépassent rarement le cadre de la paroisse. La croix alésée cantonnée de quatre croissants qui a tout l'allure d'un emblème héraldique, n'appartient pourtant pas à aucune famille cornouaillaise connue. On sera tenté d'y reconnaître un blason de circonstance. Ces croissants qui cernent la croix centrale ont tout l'air de rappeler la menace musulmane présente aux franges orientales de l'Europe. La prise de Constantinople par les Turcs date de 1453, le siège de Vienne de 1529, et la bataille de Lépante s'est déroulée le 7 octobre 1571. Autant d'événements où le Croissant affronte la Croix dans une succession de batailles souvent incertaines. En revanche, les armoiries qui ornent les tassettes de l'armure à Landivisiau semblent bien se rapporter à une famille du pays, mais qui n'a pas, pour encore, été déterminée.
L'ombilic de l'écu de saint Michel arbore parfois le tétragramme sacré, "H", "V", "H", "Y" (Hé Vau Hé Yod), les quatre consonnes qui composent le nom hébreu de Yahvé. Parfaitement bien gravé à Lampaul-Guimiliau et à Saint-Pol-de-Léon, le groupe des quatre lettres est approximativement dessiné à Loc-Eguiner-Ploudiry par un sculpteur qui, peu au fait de la langue hébraïque, n'a pas su suivre le dessin qu'on lui a proposé.
La panoplie guerrière de l'archange, se contente des armes blanches conventionnelles que sont ou l'épée ou la lance et parfois les deux. Nos artistes locaux ne le représentent jamais avec une arme à feu comme on aima le faire en Bolivie et au Pérou, ces pays du Nouveau Monde où, inspirés par les Conquistadors espagnols, les artistes indiens se sont ingéniés, dans une adaptation modernisante pour l'époque, à créer des anges-arquebusiers assurés d'un franc succès.
Pour le Moyen Age occidental, saint Michel était aussi le psychopompe, chargé d'accompagner l'âme du défunt vers son destin, et de participer à son jugement. Ainsi, on lui met parfois en main la balance du justicier peseur des mérites de chacun. L'attribut qui se rapporte à une telle fonction, se voit dans la statue en kersanton de Locronan où deux petits personnages, autant dire deux âmes, émergent des profonds plateaux d'une balance qui ne penche ni d'un côté ni de l'autre. Sur la croix de la chapelle Sainte-Anne, à Doëlan, l'âme est une petite poupée qui se dresse, les mains jointes, sur le bouclier du justicier. Une poupée analogue s'arrache de la griffe du diable dans la statue de Saint-Ambroise à LocmariaBerrien.
Sous le pied de l'archange, Lucifer, l'ange rebelle dont le nom évoque pourtant la lumière, donne une belle occasion aux sculpteurs de lâcher bride à la création de figures monstrueuses à souhait. Foulé aux pieds, Lucifer prend l'allure d'un farouche dragon au Folgoët, à Plozévet, chapelle Saint-Demet et dans la statue saint-sulpicienne de Plougoulm. La création fabuleuse n'a dans ces cas rien à voir avec une quelconque morphologie humaine, ce sont bien des dragons. Mais la plupart du temps, l'artiste fait de l'ennemi terrassé un être hybride anthropomorphe, visage et corps plus ou moins humains avec des lourdes pattes griffues dans des variantes plus effrayantes les unes que les autres. Le diable du Juch, Diaoul ar Yoc'h, l'épaule écrasée sous la botte de l'archange est justement célèbre. Le visage du démon aux oreilles démesurées de Plonévez-Porzay, et de Plomeur, est un masque humain torturé. Le front du diable s'orne de cornes à Lampaul-Guimiliau. A Penmarc'h, l'adversaire, refusant la défaite, appuie un genou au sol essayant de se redresser. A Gouézec et au Folgoët, alors qu'il est à terre et complètement renversé, il agrippe de sa lourde patte l'écu de l'archange. Au Cloître-Pleyben et à Pont-Aven-Nizon, il se défend en crochant dans la jambe. Mais en bien des endroits, comme à Lopérec, l'ennemi totalement vaincu gît désespéré semblant même implorer grâce. Au dôme de la chaire de Locmélar, couché sur le ventre, il étouffe, les bras étendus, la tête sous le talon du chef de la milice céleste.
Pour signifier que ce fut au Golgotha que se dénoua, grâce au sacrifice du Christ, le combat antique entre les anges, quelques calvaires, parmi les plus anciens, montrent saint Michel et son Lucifer sculptés à même le fût du monument. Bien visibles à Brasparts, les protagonistes se devinent sur les reliefs érodés du vestig-e de croix, déjà évoqué, provenant de l'abbaye Saint-Maurice, recueilli dans le "placître" de la chapelle Sainte-Anne à Doélan en Clohars-Carnoët. Plus près de nous, le peintre Michèle Vantorhoudt a fait figurer le champion céleste sur le pal de la grande Crucifixion placée dans l'éclise Saint-Jacques de Brest.
Penchés de manière plus particulière sur les statues de saint Michel, il serait injuste d'oublier qu'un certain nombre de sanctuaires sont dédiés à l'archange victorieux. Dans le diocèse de Quimper et Léon, neuf lieux de cultes portent son nom. Avec quinze chapelles disparues, un chiffre minimal, on mesurera l'importance locale du culte de l'archange. On mentionnera pour terminer que, commune de Saint-Rivoal, mais paroisse de Brasparts, le sommet qui domine les marais du Yeun Elez, où la légende situe l'entrée de l'enfer, s'appelle la Montagne Saint-Michel.
Parmi les rares esprits célestes qui portent un nom, après Michel, vient Raphaël, l'archange du livre de Tobie. Raphaël veut dire en hébreu "Dieu guérit". Il accompagne le jeune Tobie sur la route de Rhagès, en Médie, chargé par son père Tobie de ramener l'argent qui avait été prêté à Gabaël, un parent. Le récit ne livre l'identité du compagnon providentiel qu'au retour du voyage : "Je suis Raphaël, l'un des sept anges qui se tiennent toujours prêts à pénétrer auprès de la Gloire du Seigneur" (Tobie, 12, 15).
Les artistes locaux traduisent volontiers cette histoire de manière fort succincte, montrant l'enfant conduit par l'ange. C'est pourquoi le thème de "l'archange Raphaël conduisant le petit Tobie" se confondra souvent avec celui de "l'Ange gardien", "an êl mad", le bon ange, cher aux "Taolennou" des prédicateurs de missions. Le culte de l'Ange gardien avait été institué par le bienheureux François d'Estaing, évêque de Rodez, qui composa une messe célébrée la première fois le 3 juin 1526. En fait, l'ange gardien était plus apte à toucher l'esprit et le coeur des fidèles que le Raphaël de Tobie. Ainsi le sculpteur Jacques-Gabriel Le Poupon de Quimper n'hésite pas à intituler l'oeuvre qu'il fournit à Lanriec "l'Ange gardien". Vêtu d'une tunique et d'un voile, l'ange, désormais seul, ayant perdu son jeune compagnon, lève le bras au ciel pour indiquer le bon chemin. Le Déan aux Carmes de Pont-l'Abbé revêt Raphaël d'un beau plastron de cuir finement ciselé de broderies. Landivisiau, Lesneven, Loc-Eguiner-Ploudiry, présentent des groupes de style classique ou baroque. L'ange y montre, l'index tendu, le chemin céleste mais pas avec la raideur qu'il manifeste à Collorec. Parmi les oeuvres remarquables se classe celle qui fut commandée au XVIIe siècle par les Carmes de Saint-Pol-de-Léon, pour le retable de leur chapelle, aujourd'hui recueilli dans la cathédrale. Beaucoup d'églises ont ainsi vu Raphaël et le petit Tobie, mués en Ange gardien, au nombre desquels le groupe de La Trinité en Plozévet est de style quelque peu fruste. Pour en finir avec le thème double Raphaël-Ange Gardien, on évoquera la toile récemment disparue qui ornait un autel du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon. Elle avait été posée au temps où l'illustre chapelle servait au collège d'enseignement voisin.
Plus que Raphaël et le petit Tobie, bien plus aussi que saint Michel, l'iconographie chrétienne privilégie Gabriel. L'archange dont le nom signifie "Dieu est fort", n'est pourtant cité dans la Bible que deux fois par le prophète Daniel, et deux fois dans l'évangile de saint Luc. Mais du fait que c'est à lui que fut confiée la mission de porter le message divin à la Vierge Marie, dans le mystère de l'Annonciation, Gabriel est largement présent dans l'imagerie chrétienne. N'oublions pas que notre archange était nommé trois fois par jour dans la prière populaire de l'Angélus, avec une mélodie bretonne qui changeait selon les temps liturgiques. L'Angélus de Noël s'entonnait ainsi
"Eun Arhel a-berz an Aotrou Da vari zigasas kelou". (Un ange de la part de Dieu, à Marie apporta la nouvelle)...
Bien que Gabriel soit indissociable de la Vierge Marie dans les groupes de l'Annonciation, nous parlerons d'abord de quelques statues isolées justement rescapées de tels groupes. La statue de Saint-Jean de Tréboul est identifiable grâce au nom gravé sur le socle et aux premiers mots de la salutation angélique, "Ave Maria" inscrits sur le phylactère. Ce doit être aussi ce qui se lirait, si l'érosion n'empêchait le déchiffrage, sur la banderole de l'ange juché à droite au pignon du porche de Quéménéven.
En fait, selon une règle qui ne comporte que de rares exceptions, Gabriel est en présence de la Vierge Marie. Ainsi les statues des deux protagonistes se font face aux seuils des portes monumentales des enclos et vers l'entrée des porches. En de tels lieux, la fonction symbolique d'accueil n'est pas à démontrer tant elle est évidente. De même que la Vierge accueillit le message divin, de même elle accueille les fidèles sur les seuils. Mais qui donc s'attarde à ces groupes ? A l'entrée de l'enclos de La Martyre on passe, sans les remarquer, entre les très belles statues de Gabriel et de Marie posées de chaque côté des pylônes de l'arc triomphal. Il en va de même dans les niches de façade du grand porche de Bodilis, où les factures des deux sculptures méritent d'être comparées. L'archange est dû au ciseau du Maître de Plougastel-Daoulas, qui l'a sculptée vers 1610, alors que la Vierge porte des traits qui se rapporteraient, à la manière de faire du successeur du Maître, ce fameux Roland Doré, qui, il faut l'avouer, s'empêtre ici, si c'est bien lui. dans les tâtonnements maladroits de l'apprentissage.
Saint-Thégonnec s'offre le luxe de deux Annonciations. La première est à l'entrée de l'enclos sur la corniche de la porte monumentale. La date de 1589. inscrite au bas du pupitre de la Vierge, de même que le style quelque peu fruste de la sculpture indiquent que l'oeuvre, qui fut commandée au temps du fabrique F. Mazé, est de la main de l'émule anonyme du Maître de Guimiliau. La seconde Annonciation, placée de part et d'autre de l'entrée du porche, fort différente et remarquable en tous points témoigne de la maîtrise de Roland Doré qui l'a produite vers 1630. L'artiste magnifie l'archange en un morceau de fort grande allure. Gabriel un genou en terre, a le tronc démesurément allongé par rapport aux membres inférieurs. Une chevelure joliment bouclée encadre le visage angélique qui rayonne de ce sourire énigmatique qui convient à l'étonnement du messager porteur de l'Annonce céleste. Sur la banderole enroulée à la tige du lis se détachent les premiers mots de la salutation angélique : AVE GRATIA PLENA, salut pleine de grâce. Bien que nous ne parlions dans la présente étude que des anges, il serait injuste d'oublier la Vierge Marie qui lui fait face, un morceau de sculpture de grande classe. L'Annonciation au-dessus de l'arche qui ouvre le porche de Pleyben, dans une situation analogue à celle de Saint-Thégonnec est, quant à elle, peu remarquée à cause de la hauteur où elle est perchée. Offerte par un trop discret M(essire) Y. P., Gabriel. vêtu de la dalmatique du diacre est de l'atelier Prigent que nous allons retrouver dans un instant. Et pour finir avec les Gabriel des Annonciations des seuils, on n'aura garde de négliger celui qui s'agenouille humblement dans l'ombre du tympan intérieur du porche de Rumengol, sous le regard du Père Eternel.
Les Annonciations de pierre sont aussi à rechercher dans les Vies de Jésus illustrées sur les "maces" des grands calvaires. Le Gabriel médiéval de Tronoën (vers 1450), s'abrite derrière un large phylactère tendu comme une voile, où s'inscrivait jadis en peinture le message divin. A Plougonven (1554) les sculpteurs Bastien et Henry Prigent, revêtent Gabriel de la dalmatique frangée du diacre, avec le sceptre enrubanné et gravé "Ave Maria gratia plena". Le Maître de Plougastel-Daoulas, dont la sobriété d'expression est reconnue, dresse un Gabriel hiératique et bénissant mais ne lui accorde pas le sceptre à la banderole traditionnelle.
L'intérieur des églises est tout aussi riche d'Annonciations que leurs abords, mais ici mis à part le groupe en kersanton de Pencran accroché à un pilier, on entre dans le domaine de la statuaire en bois. Une Annonciation en ronde-bosse règne au sommet des retables de Sainte-Anne à Commana, du maître-autel de Roscoff, dû à Guillaume Lerrel en 1690. Le mobilier offre aussi beaucoup de bas-reliefs de qualité qui dépassent et de loin le fruste panneau de la chaire à prêcher de Saint-Servais. Volets de niches médiévales ou panneaux intégrés aux retables classiques et baroques, le sculpteur sur bois, de par son matériau, surtout quand il travaille dans le bas-relief, se meut avec une aisance plus large que celle accordée à l'imageur qui travaille la pierre.
Sur le volet de Saint-Melaine à Morlaix, Gabriel revêt la dalmatique du diacre. un costume dans le droit fil de la tradition. A Notre-Dame des Cieux à Huelgoat l'archange déploie la grande banderole à l'Ave Maria. Au coffre de l'autel du Rosaire du Tréhou, au-dessus de Gabriel, six angelots volètent dans la nuée. Un autre Gabriel fort élégant esquisse un pas de danse à la chapelle de la Trinité à Plozévet, dans un décor tout classique.
Gabriel est aussi à rejoindre dans les nombreux "tondi" ces médaillons ronds qui ouvrent la séries des quinze Mystères du Rosaire sur les retables commandés par les Confréries. Bas-reliefs de qualité, leur petite taille ne devrait pas faire oublier ces oeuvres délicates qui entourent les tableaux des Donations du Rosaire à saint Dominique et à sainte Catherine de Sienne: Dirinon, La Forêt-Fouesnant, Guimiliau, Hanvec, Plabennec, Plougastel-Daoulas, Saint-Divy, pour n'en citer que sept. Parfois les médaillons des Mystères, sont peints sur la toile: Edern, Ploudiry, Roscoff, Le Tréhou... Dans le registre de la peinture murale. Gabriel avec sa banderole qui ici est fort étroite, se voit dans la fraîche Annonciation du baptistère de Châteauneuf-du-Faou peinte par le nabi Paul Sérusier, vers 1918.
Gabriel se retrouve, avec la Colombe, dans le panneau central au revers de la poutre de gloire de Lampaul-Guimiliau, entre les douze sibylles, ces prophétesses païennes qui passaient pour avoir annoncé la venue du Christ, et qui sont ici tout à fait en situation.
Le Gabriel de l'Annonciation qui fait le lien entre l'Ancien et le Nouveau Testament est le troisième archange dont le nom soit officiellement retenu par la hiérarchie. Mais que d'anges anonymes dans cette Bible qui demeure la base de l'iconographie angélique! Le chérubin au glaive de feu qui barre la porte de l'Eden empêchant Adam et Eve d'y rentrer, sur la prédelle de l'autel du Rosaire à Saint-Thégonnec, n'a pas de nom (Genèse. 3, 24). En revanche l'ange qui arrête le bras du père dans les Sacrifices d'Abraham est connu, mais c'est par les écrits apocryphes, sous le nom de Séaltiel ou Zeadkiel. Ce thème du Sacrifice d'Abraham orne des portes de tabernacle à Bodilis, à La Martyre, à Plomodiern, chapelle Sainte-Marie du Ménez-Hom, à Roscoff, à Saint-Pol-de-Léon, à Tréflaouénan, au Cloître-Saint-Thégonnec. Un tel motif réservé aux tabernacles a une signification hautement symbolique. Le Sacrifice d'Abraham, alias Sacrifice d'Isaac, du nom du fils, figure annonciatrice du sacrifice de la croix a joui d'une grande faveur dans la spiritualité du XVIIe siècle. On connaît l'épisode. "L'Ange de Yahvé l'appela du ciel et lui dit : "Abraham! Abraham!" Il répondit : "Me voici !" L'Ange dit: "N'étends pas la main contre l'enfant! Ne lui fais aucun mal! Je sais maintenant que tu crains Dieu: tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique." (Genèse, 22, 11-12). L'épisode que la tradition place sur le mont Moriah, à Jérusalem, se retrouve sur le dossier du siège du célébrant de Saint-Thégonnec, où un autre ange est présent, dans les médaillons latéraux, à l'onction et au châtiment du roi David (I Samuel, 16 et 11 Samuel, 24). C'est encore un ange qui réconforte le prophète Elie lorsqu'il fuit le courroux de l'implacable Jézabel: "Lève-toi et mange !" (I Rois, 19). La scène est représentée en bas-relief dans le grand retable du Kreisker à Saint-Pol-de-Léon.
Dans le Nouveau Testament, les esprits célestes s'associent à la vie de Jésus dès sa naissance. Les Nativités, résonnent des mélodies célestes entendues dans les campagnes de Judée. L'ange qui réveille les bergers à Berven-Plouzévédé et à Goulven déploie la banderole du "Gloria in excelsis Deo", gloire à Dieu dans les hauteurs. De même à Saint-Thégonnec, sur un des volets de l'arbre de Jessé, de même à Brennilis et à Morlaix, Saint-Melaine.
En revanche, contrairement à ces Nativités en bas-reliefs, les rondes-bosses des porches et des calvaires, donnent moins de place aux anges. Ils sont deux, quelque peu timides, derrière le berceau divin au porche de Daoulas. En fait, la difficulté de représenter les anges en nombre dans les scènes ciselées dans la pierre est tournée par leur multiplication dans les voussures de l'arcade qui les encadre, à La Martyre et à Pencran, pour ne citer que deux exemples.
L'ange du Seigneur accompagne la Sainte Famille dans le Retour d'Égypte, une scène assez rare, peinte par Paradec, au XVIIe siècle, à la chapelle Saint-Tugen en Primelin.
Au début de la vie publique de Jésus, lors du baptême dans les eaux du Jourdain, c'est à un ange qu'est confiée la tunique du Christ, une fonction bien simple dont les commentateurs ne discernent pas toujours le sens. On voit l'ange au calvaire de Tronoën à Saint-Jean-Trolimon, un double baptême qui ne cesse d'intriguer. L'ange porte-tunique est présent aux baptêmes des calvaires de Guimiliau et de Plougonven.
L'ange du début de la vie publique de Jésus reparaît vers la fin, personnage attitré des Agonies au jardin des Oliviers. Pendant que les apôtres dorment sans se soucier de ce qui se joue à un jet de pierre, l'envoyé du ciel présente le calice d'amertume signe de la déréliction du Christ qui laisse échapper sa plainte : "Père s'il est possible que ce calice s'éloigne de moi......". Alors lui apparut, précise saint Luc, venant du ciel un ange qui le réconfortait" (Luc 22, 43). L'ange est présent dans les médaillons qui illustrent le premier mystère douloureux dans la série des Mystères du Rosaire tels qu'on les a évoqués plus haut. L'ange de l'Agonie se voit aussi dans les vitraux qui détaillent les étapes de la Passion. Pour appuyer sa présence dramatique le peintre de La Roche-Maurice peint ses ailes en rouge.
On remarquera que l'ange est absent des Agonies placées sur les calvaires. Ici les sculpteurs, négligeant le détail de saint Luc cité plus haut, privilégient la version commune qui évoque le sommeil des trois apôtres que Jésus avait pris pour l'accompagner. Pierre, Jacques et Jean. Avec l'Agonie on entre dans la Passion de Jésus.
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