Le thème iconographique des Sibylles, à qui Michel-Ange a conféré ses lettres de noblesse à la Sixtine, où s'élargit le regard stupéfié de la Delphica, est relativement répandu dans la tradition chrétienne. Le thème ne manque cependant pas d'intriguer ceux qui le voient illustré par soixante-dix œuvres dans l'une ou l'autre des onze églises du Finistère qui ont accueilli les célèbres prophétesses païennes. Aussi, une introduction générale un peu étoffée ne peut être que bienvenue pour éclairer un sujet que d'aucuns appelleraient volontiers ésotérique.
Le nom de sibylle fut attribué par les Anciens à des femmes, vierges comme les Vestales, censées avoir le don de prédire l'avenir et dont les oracles furent consignés au cours des âges. Les premiers Latins avaient une particulière vénération pour les Livres sibyllins dont l'histoire est mêlée d'étrangetés et de confusion. Au VI e siècle avant Jésus-Christ, une vieille femme qui ne voulut pas se faire connaître apporta à l'un des Tarquin, on ne sait si c'est l'Ancien ou le Superbe, qui régnait sur Rome, neuf volumes de prophéties. Elle en demanda pour prix une somme si élevée que le marché fut refusé. Après avoir brûlé trois premiers volumes, la femme revint offrir les six autres pour la même somme mais essuya un nouveau refus. Elle brûla trois autres ouvrages et menaça de faire subir le même sort aux trois derniers, tout en réclamant pour ceux qui restaient la totalité de la somme fixée dès le début pour les neuf volumes. Surpris par tant d'obstination, le Tarquin finit par céder. Les livres rescapés, placés au Capitole, furent confiés à un collège de prêtres. La tradition dit que la vieille femme venait de Cumes. Elle prendra le nom de Cuméenne. En réalité le texte des Livres sibyllins était d'une obscurité telle que des siècles plus tard, Cicéron, peu enclin à la crédulité dira qu'on pouvait en tirer ce que l'on voulait au gré des circonstances.
Quoiqu'il en soit du destin des Livres sibyllins, dont on dit qu'ils finirent par disparaître, mais dont des bribes furent recueillies ça et là, les noms de Varron (116-27 avant J.-C.) et de Lactance (260-325 après J.-C.) se verront rattachés aux Sibylles et aux prophéties sibyllines, ces textes obscurs que n'ignoreront pas les Pères de l'Eglise. A leur suite et pendant longtemps, les auteurs chrétiens chercheront, avec plus ou moins de bonheur, à voir dans les vaticinations des Sibylles des marques sans équivoque de l'attente du Messie Sauveur par le monde païen.
Du point de vue de l'iconographie, les Sibylles, apparaissent dans l'art de l'Occident chrétien vers le XII e siècle, pour fleurir à partir du XV e. On ne peut mieux faire, pour expliquer une démarche, aujourd'hui assez éloignée des préoccupations des penseurs chrétiens, que d'ouvrir "L'art religieux de la fin du Moyen Age en France" l'éminent ouvrage d ' Emile Mâle, qui n'a guère vieilli (p. 254). Pour expliquer que ce sont les hommes du XV e siècle, qui les premiers ont compris l'antiquité, l'auteur cite un passage de " La Foi chrétienne prouvée par l'autorité des païens ", un ouvrage attribué à Jean de Paris qui fut copié entre 1474 et 1477.
" Non seulement le vrai Dieu ne s'est pas détourné des païens, mais il les a favorisés d'une révélation particulière. Tous les dogmes de la religion chrétienne ont été entrevus, et parfois clairement énoncés par les sages de l'antiquité. Platon et Aristote ont parlé de la Trinité ; Apulée savait qu'il y a de bons et de mauvais anges ; Cicéron a deviné la Résurrection. Des vierges pleines de l'esprit de Dieu, qu'on appelait Sibylles, ont annoncé le Sauveur à la Grèce, à l'Italie, à l'Asie mineure : Virgile, instruit par leurs livres, a chanté l'enfant mystérieux qui allait changer la face du monde. " La pensée chrétienne qui avait recueilli les prophéties visionnaires du peuple d'Israël conservées dans l'Ancien Testament l'étendait ainsi, mais dans une moindre mesure, aux peuples païens par l'entremise des Sibylles. L'iconographie proposera en face des douze prophètes, les douze Sibylles, y associant parfois les douze apôtres, dans un souci d'harmonie où le visuel vient relayer le sens d'une symbolique religieuse profonde. C'est le parti adopté à Saint-Herbot en Plonévez-du Faou.
Les Sibylles n'apparaissent pas dès le début au complet dans le cortège des douze qu'on connaît aujourd'hui. La plus ancienne connue de la liturgie est l'Erythréenne, la Sibylle par excellence, la terrible prophétesse du jugement dernier, évoquée dans le chant du 'Dies irae', dont la mention remonte à 1249 : " Teste David cum Sibylla ". . . Autre très ancienne, la Tiburtine, connue en Italie dès le début du Moyen Age. En relation avec une prophétie faite à l'empereur Auguste, elle a été retenue pour justifier le site où se dresse l'église romaine de l'Ara Coeli.
La diffusion dans l'Europe de la troupe des Douze Sibylles se fait au XV e siècle, à partir de l'ouvrage du dominicain italien Filippo Barbieri publié en 1481, alors qu'en France, vers le même temps se ravive l'intérêt pour l'antique " Institution Divine " de Lactance. Dans notre pays les sibylles profiteront de l'intérêt des grands imprimeurs parisiens qui ornent les livres d'Heures d'images partout diffusées grâce aux charmants petits volumes de Vostre et de Vérard.
Les noms émouvants et beaux des sibylles diffèrent légèrement selon les listes. Ainsi, la Sibylle de Cumes s'appelle encore la Cumane ou la Cumaine, ou la Cuméenne. La forme du nom change aussi selon qu'on le donne en latin ou en français. Samia pour Samienne, Cimmeria pour Cimmérienne. Ce sont là des nuances minimes qui n'empêchent pas de s'y retrouver aisément.
Les Sibylles relèvent des trois continents connus au Moyen Age. A l'Asie appartiennent la Cimmérienne, née au bord de la Mer Noire, la Persique et la Phrygienne, d'Anatolie, puis la Samienne de l'île de Samos, enfin l'Erythréenne, de la cité disparue d'Erythrées, sur la côte Ionienne. D'Afrique venaient la Libyenne et l'Agrippa, une déformation probable d'Aegypta, selon Emile Mâle. Quant aux Sibylles d'Europe, la Delphique et l'Hellespontique, étaient de Grèce, la Cuméenne et la Tiburtine, d'Italie , quatre Sibylles auxquelles s'ajoute l'Européenne.
Certains auteurs donnent un âge à chacune des femmes de la cohorte, soit de manière précise comme on le voit dans les légendes des illustrations des Heures de Louis de Laval (avant 1489 ), soit de manière approximative comme Barbieri, dont nous mettons l'appréciation entre parenthèses,. La liste qui suit prend en compte ces données auxquels on accolera le nom des prophètes correspondants de l'Ancien Testament.
La Bretagne ne pouvait rester à l'écart de l'engouement que la chrétienté a manifesté pour les Sibylles. Pour nous en tenir au Finistère, on en trouve des représentations dans onze églises si notre compte est bon, en séries plus ou moins complètes, sans, d'ailleurs, qu'il soit toujours facile de les reconnaître. A Locmaria-Lan de Plabennec, par exemple, cinq statues de femmes se caractérisent par le port d'un cierge ou d'un flambeau dont on sait qu'il est réservé à la Lybique. Quant à l'introduction des Sibylles, à voir les bas-reliefs de Guimiliau et de l'autel de Brennils, style première Renaissance, elle ne semble donc pas tardive.
Trois églises, Brennilis, autel au sud, Plonévez-du-Faou, église de Saint-Herbot, chancel, côté du chœur, Lampaul-Guimiliau, poutre de gloire, présentent, dirons-nous, le grand cortège des Douze. Nous les reverrons. Mais dans le plus grand nombre des lieux on n'a affaire qu'à des groupes choisis de trois, quatre, cinq ou sept. Le procédé réducteur peut être guidé par le nombre de panneaux dont on dispose pour l'ornement. A Roscoff, c'est le nombre des panneaux de la tribune de l'orgue. A Guimiliau, ce sont les cinq angles de la cuve de la chaire. A Pleyben, où pourtant la place ne manquait pas, la réduction procède d'une fantaisie qui ne retient que quatre sibylles qui se mêlent à des anges et à des saints. Il en va de même à Rumengol, où nos femmes se perdent entre des apôtres, des prophètes et des Pères de l'Eglise..
Toutes ces Sibylles sont ciselées dans le bois. Le thème n'a d'ailleurs pas inspiré les picoteurs de pierre de granite ou de kersanton. Toutes ces Sibylles sont des œuvres d'atelier. On n'en a pas repéré une seule qui soit de style rudimentaire comme il arrive pour certaines autres représentations. Avec les Sibylles on est donc dans une atmosphère élitiste. La majorité est traitée en bas-reliefs. Rares sont celles dont les noms sont inscrits. On a vu aussi que les meubles qu'elles ornent sont divers : autel, orgue, chaire à prêcher, stalles, volet de niche.
Les Sibylles sont de grandes dames. Parmi les plus belles, les trois femmes de l'arrière-chœur de Guimiliau. Parmi elles l'Erythréenne marche, légère, se retournant souplement comme dans un défilé de mode. Mais en général la posture de nos prophétesses est statique. Elles posent de face, encore qu'à Lampaul-Guimiliau l'artiste a varié ses effets.
Elles ont leurs élégances et leur mise est parfois recherchée. Tuniques, manches vagues retroussées avec ici ou là de gros glands pendus aux extrémités. On remarque les épaulettes bouffantes de la Samienne de Brennilis. Les Sibylles qui sont toujours chaussées sobremen, portent pour la plupart d'entre elles des coiffures variées. A Guimiliau et Brennilis, ce sont des sortes de grands turbans parfois garnis de bandeaux semés de perles. Les coiffures de Lampaul-Guimiliau sont plus classiques vu l'époque de la série, et ici, la Persique et la Cumaine sont en cheveux. De la Delphique on devine la pointe du mouchoir précieux épinglé sur la tête. La Samienne, et de l'Erithréenne portent un voile. D'un petit bonnet s'échappent les flots de la chevelure de la Libyque et l'Agrippa a grand air avec son espèce de mitre orientale.
Nos sibylles sont, paradoxalement, muettes, c'est-à-dire qu'aucun texte ne les accompagne, comme on le voit, par exemple, sur le pavé de l'église de Sienne en Italie, où se développent de longues légendes. Les illustrations des livres d'Heures français sont elles aussi soulignées de textes explicatifs. La même absence de texte se révèle au niveau de l'inscription des noms. Ainsi, comme ils se font rares, force est de considérer les attributs qui leur sont accordés pour reconnaître nos Sibylles, encore que, dans l'ensemble du domaine européen, on note à ce sujet des divergences sensibles. Etudiant les Sibylles en Finistère, notre liste de base se fondera sur la série de Lampaul-Guimiliau. Non qu'elle soit la plus ancienne, mais elle est la plus connue. Ce nous est aussi l'occasion de rendre hommage au chanoine Jean-Marie Abgrall, enfant de cette paroisse. Pionnier de l'étude de notre patrimoine religieux, il a attiré, il y a un siècle, l'attention des amateurs d'art sur les prophétesses antiques. A Lampaul, les Sibylles sont sculptées au revers de la poutre de gloire comme pour les soustraire au regard des fidèles. De part et d'autre d'une Annonciation centrale, qui montre le lien entre les prophétesses et le mystère chrétien. La série de Saint-Herbot fournit les mêmes attributs, et aussi celle de Brennilis mais sans que l'ordre de Lampaul soit observé, encore que la Cimmérienne vienne en tête à Saint-Herbot, et qu'elle ait une place de choix à Brennilis. Disons pour ne pas nous répéter qu'assises de face ou de profil chaque Sibylle porte à Lampaul un livre qui est ouvert pour cinq d'entre elles et fermé pour les sept autres. Il s'agit évidemment du livre de la prophétie émise par chacune d'entre elles. Tandis que la Cimmérienne brandit ostensiblement son ouvrage grand ouvert, la Libyque, la Persique et l'Erythréenne, l'ouvrent aussi, mais le posent avec moins d'emphase sur leurs genoux ou le tiennent contre la poitrine. Les attributs des Sibylles de Lampaul sont dans la tradition française du Livre d'heures de Louis de Laval déjà cité.
On constate, à Lampaul que la progression chronologique des événements n'est pas tout à fait observée. Néanmoins, sont en tête de la poutre trois des Sibylles qui sont en rapport avec les mystères de l'enfance du Sauveur tandis qu'à l'autre bout ce sont trois évocations de la Passion.
Les quatre sibylles de Notre-Dame de Lorette de Coatnan en Irvillac sont nommées quitte à ce que soit de manière fantaisiste pour l'une d'entre elles. Les attributs ne suivent la tradition de Lampaul que pour la seule Delphique (SI : DELPHICA). La Persique, (SI : PERSICA) prend la croix de la Résurrection. La Phrygienne (SI : PHRYGIA) porte l'épée. L'Hellespontique (SI : HELLESPONCA) tient le bouquet fleuri de l'Erythréenne. LE CAS DE RUMENGOL
L'intérêt pour les Sibylles s'est perpétué jusqu'au XIX e siècle. On le voit dans les stalles du chœur de Rumengol, où le thème, réduit à trois personnage est traité d'une manière quelque peu désordonnée. Dans la cohorte où se mêlent prophètes, apôtres, évangélistes et Pères de l'Eglise, en tout trente-deux personnages, on trouve Persica à droite, au bout d'une ligne. A gauche, Sibie (sic) se tient entre David et Elie, auquel s'associe Delphiqua.
Nous concluerons en reprenant les lignes d'Emile Mâle. Les douze Sibylles formant un cercle autour du berceau du Christ " annoncent un Dieu inconnu. L'Erythrée, la Sibylle d'Ionie qui parla aux Atrides, proclame qu'une vierge doit enfanter. La Sibylle de Cumes, gardienne du rameau magique et de la porte des morts, écrit sur des feuilles que le vent emporte, qu'un enfant descendra du ciel. La belle prêtresse d'Apollon, celle qui s'assied sur le trépied sacré, la Sibylle de Delphes, porte à la main une couronne d'épines. Poésie merveilleuse ! (...).Un Dieu viendra pour mourir et il sera plus grand que les immortels (...). Il semble que toute la poésie du monde antique nous souffle au visage. " (Mâle, p. 278).
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